Alain Damasio et la révolution internet

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Est-ce que ça te pose problème, par exemple, d'envisager une mode de réflexion qui s'écarte de la structure de pensée traditionnelle de la philosophie ? Et qu'on puisse imaginer que la révolution informatique se révèle encore plus conceptuelle que pratique, et puisse changer autant les manières de penser que celle de communiquer ?

Est-ce un thème qu'il te plairait de traiter, que tu la souhaite ou que tu la redoute, cette "révolution conceptuelle" ?


Oui, c'est un enjeu passionnant, la façon dont le web modifie notre cognition, notre façon d'apprendre et de raisonner, notre façon de mémoriser et d'oublier, de relier et de naviguer dans le savoir. Elle modifie notre type de concentration, d'assimilation de l'info, elle suscite une certaine forme de vitesse parfois, d'éclair, de sauts. La révolution informatique EST mentale et conceptuelle parce que les outils même d'accès au savoir et de manipulation du langage sont neufs, différents du papier-crayon. L'écriture d'un livre sur un clavier avec un traitement de texte a modifié le style, la syntaxe, le vocabulaire accessible, le rythme, ça change tout, je peux te le dire, j'ai débuté sur cahier !

Pourtant, ceci esquissé, je ne pense pas qu'internet soit un bon support de développement de l'intelligence pour des gens qui n'auraient pas déjà la faculté de penser, d'articuler, de relier. Les éclats, le fragment, l'information émiettée, disséminée, ne sont des matériaux précieux que pour ceux qui ont déjà la capacité de tisser. Le lien hypertexte ne remplace pas la faculté à articuler, qui est abstraite. C'est une faculté "traditionnelle", celle de la synthèse, quand le net surdéveloppe l'approche analytique dissociée.

Si tu prends les articles wiki, par exemple, il y en a d'excellents mais il y en aussi beaucoup qui se contentent d'aligner sur un plan analytique (1,2,3) des informations d'un niveau hiérarchique parfaitement dissemblable. On va marier l'anecdote sur un auteur avec les thèmes développés dans ses livres, c'est de la pure bouillie intellectuelle et plus grand-monde ne s'en rend compte.

Moi j'ai peur qu'on se retrouve dans un monde où très peu de gens auront la faculté de comprendre un ensemble social, une histoire, des tendances de fond parce que la fragmentation du rapport à l'info et à la culture sera telle qu'on n'aura plus l'aptitude à rassembler, à traverser ça sous une même unité d'intellection, bref plus l'aptitude à penser réellement. Et ça, c'est du billard pour tout pouvoir établi, c'est la chance des pouvoirs, cette dispersion de la compréhension, cet apolitisme qui en naît logiquement.

Peut-être que j'écrirai une nouvelle un jour sur ce que devient la cognition soumise au net !
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