Alain Damasio et le monde d'aujourd'hui

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Priscille a écrit:

En quoi la "matière de nos sociétés" actuelles est-elle, pour vous et de ce point de vue, différente de celle de l'âge d'or ? (la fin des années 30, où est né le space opera, était encore bien plus pesante et opaque !)

Si, de ce point de vue (je mets de côté la question de l'engagement politique), votre œuvre ne relève pas du divertissement, comment la situez-vous par rapport aux textes primaires ? Illustration ? vulgarisation ? promotion ?


Je pense que l'accélération des découvertes technologiques et l'explosion de la production culturelle (livres, films, BD…) et informative font de nos sociétés des sociétés extrêmement difficiles à déchiffrer : elles ne le sont pas par rétention d'information ou opacité mais au contraire par excès, par un trop-plein démentiel de textes, analyses, événements connus, œuvres, réseaux redoublant et amplifiant les échos. Nous souffrons d'une saturation des Lumières, pas d'une opacité et cette saturation produit des effets de crétinerie et de bêtise rayonnante — Systar me parlait du twitter de Paris Hilton, mais c'est emblématique d'une production vide de signes, absolument torrentielle. Alors, oui, la SF actuelle me semble avoir une vocation spéciale, historique, à affronter cette luminescence aveuglante et à l'obombrer, à tenter d'en structurer un peu les mouvements sensibles. Déchiffrer la trame pour parler comme Jean-Claude Dunyach ou identifier les schémas pour reprendre le beau titre de Gibson.

Sur ce qu'est mon travail face aux textes de Deleuze par exemple, je dirais : je les fictionne, j'essaie de les mettre en chair, en récit. On n'illustre ni ne vulgarise la philo, on la met en mouvement à travers des personnages et un récit, un univers qui réifie la théorie, qui la "réalise" au sens plein, c'est-à-dire produit une sensation puissante de réel, de réalité du concept. Si je prends au mot le concept "le mouvement est premier", j'écris en gros la horde, un monde où le vent est premier et où la matière n'est qu'une coagulation, un ralentissement, un bouclage alenti de ce vent primitif. Et où l'âme même des personnages est une boucle fermé de vent pur, le vif. Tout part du concept mais encore faut-il l'incarner, lui donner vie.
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