Traduction - Les aspects positifs et les aspects négatifs
de Arnaud Mousnier-Lompré et Jean-Daniel Brèque
aux éditions
Genre : SF

Auteurs : Arnaud Mousnier-Lompré , Jean-Daniel Brèque , Nathalie Mège , Patrick Couton , Mélanie Fazi , Luc Carissimo , Aude Carlier , Sylvie Miller , Lionel Davoust
Date de parution : avril 2009 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail

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Actusf : Parlons des aspects positifs. Qu’est-ce que vous aimez dans ce métier ?
Sylvie Miller : J’aime entrer à l’intérieur d’un texte, découvrir la « mécanique » de l’auteur, la musique de son écriture. Transposer cela dans ma propre langue a un côté un peu magique. On se met au service du texte, on est un « passeur ». Comme je le fais la plupart du temps après avoir choisi les textes que je propose, cela apporte un plaisir supplémentaire (je traduis des textes que j’ai proposés et que je défends).

Aude Carlier : La liberté totale d’organisation (qui me permet donc d’élever mon fils et de bosser pendant ses siestes, le soir et le week-end !) Le renouvellement perpétuel : on ne fait jamais la même chose, on apprend sans cesse, on ne s’ennuie jamais ! L’univers des livres m’a toujours fait rêver, et je suis ravie d’y contribuer. Par ailleurs, j’apprécie de pouvoir tenir entre mes mains le fruit de mon travail (comme ça, j’ai l’impression de faire quelque chose d’utile, de concret).

Luc Carissimo : Le fait de pouvoir travailler chez moi à mon rythme sans avoir quelqu’un sur le dos.

Mélanie Fazi : Déjà, le fait de travailler en indépendante, la liberté que ça me procure pour gérer mes journées. À partir du moment où je rends ma traduction dans les délais et où le travail est bien fait, je n’ai de comptes à rendre à personne en ce qui concerne le nombre d’heures pendant lesquelles je travaille par jour, mes horaires de réveil, ce genre de choses. Et il y a bien sûr le plaisir d’observer des livres à la loupe, de m’y immerger totalement pendant plusieurs mois. C’est instructif et vraiment passionnant. Surtout quand je suis amenée à travailler sur des auteurs dont j’appréciais déjà les livres : le plaisir est décuplé, parce que ça induit un rapport particulier, la possibilité de regarder de plus près comment ça marche. On prend conscience de tout un tas de nuances que le lecteur ne verra pas forcément en une seule lecture. Ça crée un lien très particulier avec un livre. Un attachement très fort par moments.

Patrick Couton : Difficile de répondre. Ce ne sont parfois que de petits détails ; par exemple trouver la formule ou le mot juste qui rend totalement la pensée de l’auteur est extrêmement jouissif.

Nathalie Mège : La transe dans laquelle plonge la traduction de bons romans, qui n’est pas sans rappeler ce qu’éprouvent les chanteurs sur une scène, paraît-il. Le fait de ne pas avoir à signer de bouquins dans des festivals et salons (mon dos m’empêche de rester longtemps assise sur une chaise). Retravailler la VF d’un bon texte avec un éditeur intelligent, où l’on bosse en bonne entente, dans l’intérêt du livre. (En plus, il y a des fauteuils confortables chez les éditeurs). Et puis, quel plaisir de signaler un roman qui vous emballe, et d’être ensuite choisie pour en effectuer la traduction.

Jean-Daniel Brèque : Je n’ai de comptes à rendre à personne au jour le jour. Sur le long terme, bien sûr, je suis censé livrer un travail de qualité en respectant les délais. Mais je peux glander toute une matinée quitte à mettre les bouchées doubles l’après-midi, profiter d’une insomnie pour avancer un peu, bref je suis maître de mon temps.

Lionel Davoust : C’est fascinant ! La traduction implique de pénétrer dans une œuvre à une profondeur inégalée, même par un exégète. Pour un passionné de littérature, c’est une chance inespérée, et pour un jeune écrivain, c’est une fantastique école que de travailler sur un grand récit, de le voir fonctionner, puis d’adapter son propre style pour le servir au mieux. C’est aussi l’occasion de se renseigner sur des domaines qu’on n’aurait peut-être jamais croisés autrement et d’apprendre une myriade de choses toutes plus improbables les unes que les autres. Pêle-mêle, la traduction m’a fait réviser mon algèbre, travailler la mécanique quantique, découvrir la langue tahitienne. On est un étudiant permanent et c’est un vrai bonheur. J’apprends tous les jours.

Actusf : Et pour les négatifs ? L’aspect « solitaire » de ce travail ne vous pèse-t-il pas trop ? Et sa relative précarité ?
Sylvie Miller : Je ne représente pas un exemple significatif, dans la mesure où je suis traductrice occasionnelle. J’ai un autre métier qui me fait vivre et rencontrer du monde (le métier d’enseignant est riche de contacts humains) et je ne connais donc ni les aspects solitaires du métier ni la précarité de certains de mes collègues.

Aude Carlier : Un peu, heureusement qu’Internet a changé la donne et qu’on peut facilement « échanger » avec les collègues, ce qui brise un peu l’impression de solitude. Comme j’ai la chance de traduire, entre autres, des séries, j’ai tendance à oublier la précarité de mon statut !

Luc Carissimo : L’aspect « solitaire » serait plutôt un point positif. La précarité, c’est autre chose, il est sûr que je préférerais vivre grassement de mon clavier !

Mélanie Fazi : Cette relative précarité ne m’a jamais vraiment inquiétée. Concernant l’aspect solitaire, c’était une des raisons pour lesquelles ce métier m’intéressait au départ, mais il commence vraiment à me peser depuis quelque temps. Il y a des jours où je regrette de ne pas travailler dans un bureau avec des collègues plutôt que seule chez moi – cela dit, je ne suis pas sûre que j’apprécierais de revenir à ce genre de conditions de travail sur le long terme… L’absence de structures finit aussi par peser au bout d’un moment, il faut déployer pas mal d’énergie rien que pour se discipliner et rester concentrée. La liberté que je mentionnais plus haut est à double tranchant. Puisque personne ne me surveille, j’ai toujours la possibilité de ne pas travailler si je n’en ai pas envie, et c’est un piège qu’il faut éviter. Il faut une autodiscipline qui n’est pas évidente à maintenir au quotidien. Effectivement, je peux choisir de me lever plus tard, de travailler moins, de prendre plus de congés... mais ça implique que je perdrai de l’argent, puisque je rendrai ma traduction plus tard. Or, je suis payée en fonction de la taille du livre, donc de la quantité de travail effectuée, et non pas du temps que j’y passe comme dans le cas des emplois salariés. Et quand je décide de prendre un jour de congé ou même des vacances, il y a toujours une petite voix qui me souffle
« Tu ne crois pas que tu ferais mieux de travailler » ?

Patrick Couton : L’aspect solitaire me convient parfaitement et fait le pendant au travail de groupe du musicien que je suis avant tout. Quant à sa précarité... Le musicien, intermittent du spectacle, a un travail bien plus précaire encore.

Arnaud Mousnier-Lompré : Au contraire, la solitude du métier me convient très bien. J’ai un tempérament assez sauvage, je supporte mal la foule et je ne pourrais pas vivre en ville ; donc je suis ravi de ce côté ermite de ma profession.

Nathalie Mège : Traduire de mauvais romans que je n’ai pas le droit de couper ni d’adapter. (Cela ne m’arrive plus, heureusement.) Traduire tellement de bons romans que je n’ai pas d’énergie pour écrire. En ce qui concerne la solitude, on n’est jamais seul, on est en compagnie d’un auteur, même s’il faut finir par le mettre dehors pour rendre service à son texte (paradoxalement, on doit savoir trahir la lettre du texte pour lui être fidèle). Pour ma part, je suis à la fois sociable et solitaire, du coup je fais l’autiste dans mon trou reculé quand je traduis, et je socialise en ville. (Et puis quelle horreur, les collègues de bureau ! J’ai été salariée en entreprise dans une autre vie, je déteste les politiques de couloir des collègues occupés à ne rien glander autour de la machine à café.) Et sa relative précarité ? Elle n’est pas relative mais c’est la rançon du plaisir et de la liberté. À ce propos, on ne saurait trop conseiller aux jeunes traducteurs de rejoindre des associations comme l’ATLF qui permettent de partager son expérience quotidienne avec d’autres, de trouver une aide précieuse en matière de terminologie, de s’informer sur le statut légal de la profession et de mieux faire respecter le métier.

Jean-Daniel Brèque : Quand un livre est trop prenant, j’ai besoin de m’en dégager pendant une semaine – j’ai pris l’habitude de prendre des petites vacances au fil de l’année. Pour l’aspect solitaire, ça va, je supporte. Pour ce qui est de la précarité, c’est une donnée que je garde présente à l’esprit, mais je ne pense pas avoir grand-chose à craindre – vu l’âge que j’atteins, je serais plus angoissé si j’étais salarié. Les éditeurs apprécient de travailler avec un traducteur fiable, qui rend un travail correct dans les délais, et je ne manque pas de propositions. Bien entendu, j’ai intérêt à me maintenir au niveau.

Lionel Davoust : J’ai un penchant solitaire donc cela ne me dérange pas – il faut juste apprendre à se discipliner quand on travaille seul. La précarité… J’ai eu quelques passages difficiles à cause de disparitions d’éditeurs avec qui je travaillais étroitement. Ce fut un coup dur sur le moment mais, depuis, j’ai appris à être plus prudent financièrement. Il faut aussi être prêt à « entrer » pendant des mois dans une même histoire, tous les jours – ce n’est pas un métier pour ceux qui aiment papillonner d’un projet à l’autre. En ce qui me concerne, cela me convient très bien. Le seul aspect vraiment rageant de ce travail consiste à tomber sur des passages d’un texte où, pour des raisons de parcours et de culture différents, on surprend son auteur en flagrant délit de paresse intellectuelle ou, pire, à dire une énormité. Cela place le traducteur dans une position extrêmement inconfortable : faut-il corriger – et donc trahir ouvertement – ou laisser en l’état – sachant que la critique bien intentionnée attribuera le plus souvent la faute au traducteur plutôt qu’à l’auteur ? Cela se décide évidemment au cas par cas, mais toujours dans l’intérêt du texte.

Jérôme Vincent

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