- le  

Bodyworld

Langue d'origine : Anglais US
Aux éditions : 
Date de parution : 31/10/2010  -  bd
voir l'oeuvre
Commenter

Bodyworld

Dash Shaw est un jeune auteur de BD américain. Diplômé de la School of Visual Arts de Manhattan, il a publié en France deux albums aux éditions Ça et là : Bottomless Belly Button en 2008, et Virginia en 2009. C’est Dargaud qui publie sa troisième BD, Bodyworld.

Sexe, drogue et botanique

2060. Boney Borough est une petite ville modèle, avec ses quartiers résidentiels proprets, sa forêt, ses commerces, et, au centre, son complexe scolaire. C’est autour de lui que s’organise la vie de la communauté, que l’on devine particulière dans ces États-Unis qui ont vécu des années de guerre civile. C’est également dans ses environs que des élèves ont découvert une plante inconnue. Paulie Panthers, botaniste spécialisé dans les effets hallucinogènes de la flore américaine, est dépêché sur place pour étudier les propriétés de cette plante.

Ce que les autorités de Boney Borough ne savent pas, c’est que Paulie est un toxicomane invétéré, et que son arrivée dans la ville tranquille va provoquer quelques remous… notamment chez les jeunes et professeurs du lycée, parmi lesquels Peral Peach, Billy-Bob Borg et Jem Jewel, dont la vie va être chamboulée par le botaniste et la mystérieuse plante. Car d’où vient celle-ci ? Et qui est l’homme étrange aux cicatrices qui semble s’intéresser d’un peu trop près aux activités de Paulie ?

Un trip psychédélique géant

Dès le prélude de Bodyworld, on entre dans un trip totalement déjanté dont on ne sortira qu’après avoir refermé l’ouvrage. Le personnage de Panther, toxicomane jusqu’au bout des doigts – il fume, sniffe et se pique (souvent les trois en même temps) au point de subir de fréquentes attaques cardiaques – déteint sur nous pour nous entraîner dans une fuite en avant hallucinatoire. Des flashbacks nous expliquent comment il en est arrivé là, et on comprend que ce penchant pour la drogue est exacerbé par son métier, qui consiste à tester tous les psychotropes qu’il déniche, et ceci de façon scientifique. Si la drogue est au centre de l’histoire, elle n’est pas qu’un prétexte pour faire « cool ». Elle possède un réel intérêt scénaristique, puisque la plante découverte à Boney Bourough provoque une interpénétration des identités de ceux qui la fument. Cet élément fantastique, amené petit à petit, est développé tout au long de la BD par Dash Shaw, aiguillonnant à chaque chapitre l’intérêt du lecteur sans lui dévoiler d’un coup tous les effets de la drogue – on les découvre en même temps que Paulie. Drogues, altération de l’identité : la référence à Philip K. Dick est évidente, et totalement assumée. On pense à Substance Mort, même si c’est Le Dieu venu du Centaure qui trône comme livre de chevet dans la chambre de motel minable que Paulie habite.

Dash Shaw ne se contente toutefois pas d’une histoire délirante. Bodyworld est bien plus que cela. La BD développe le thème des superorganismes, sujet traité en filigrane mais qui prend toute sa mesure sur la fin. Une fin véritablement excellente, très maline, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec un basculement dans la SF la plus pure assez surprenant mais parfaitement exécuté. Après près de 400 pages, on n’en attendait pas moins !

Des personnages qui s’extraient de leurs caricatures

Du côté des personnages, le début laissait craindre une pluie de clichés de séries télé pour ados : une histoire qui tourne autour d’un collège, des adolescents aux relations amoureuses houleuses – entre Billy-Bob, le sportif-beau-gosse-du-lycée, et la belle Pearl-jalouse-à-en-crever… Mais Shaw les dépasse vite pour établir des relations plus complexes, plus nuancées, en une espèce de carré amoureux qui, à notre grande surprise, nous intéresse autant que les autres thématiques de la BD. Shaw s’amuse avec l’identité et la personnalité de ses personnages, équilibrant par exemple l’immaturité de l’adulte Paulie avec la précocité intellectuelle et sentimentale de l’adolescente Pearl. On évite ainsi Les Feux de l’amour pour plonger dans des relations originales, affectées comme il se doit par la drogue. Les personnages secondaires sont un peu moins approfondis mais jouent leur rôle, Shaw choisissant avec précision le degré de développement de chacun de ses protagonistes.

Un graphisme à la hauteur

Le dessin de Bodyworld est parfaitement adapté à son propos. Avec un trait simple mais sûr, Shaw s’attache à l’essentiel, avec peu de détails dans les décors, révélant ainsi la banalité des lieux. Il se concentre plus sur les personnages et leurs expressions, afin de mieux les brouiller et les mélanger lorsque ses héros subissent les effets de la drogue. Les trips psychédéliques sont saisissants de précision. Shaw parvient, dans ces moments, à nous décrire les sensations de ses personnages avec peu de moyens, sans surcharger ses planches. Les sons ne sont d’ailleurs pas ignorés, Shaw les traduisant de manière visuelle. La colorisation fait aussi preuve d’originalité : de nombreuses trouvailles et techniques (collages, gouache, informatique) sont utilisées pour représenter les trips, la pluie, le feu, les interactions psychologiques…

Enfin, si la BD peut être trouvée gratuitement et officiellement sur le net, l’objet livre mérite le détour : dans un format un peu particulier, il propose, en début et fin d’ouvrage, un encart avec la carte de Boney Borough, un peu à la manière d’un jeu de plateau, qui permet à l’auteur de localiser chaque chapitre. Le lecteur sait donc en permanence où se déroule l’action. Sans doute un gadget, mais qui donne à la BD un aspect ludique bienvenu.

Bodyworld est donc une BD originale, délirante, intelligente et au scénario riche et fascinant. Dash Shaw se pose comme l’un des auteurs à suivre de la BD indépendante américaine. Et on ne peut que se réjouir que Dargaud ait pris le risque de publier un ouvrage aussi atypique.

Genres / Mots-clés

Partager cet article

Qu'en pensez-vous ?