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L’expresso de l’oncle Joe - 28
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L’expresso de l’oncle Joe - 28

Le volume attire l’œil, par son graphisme élégant. On a immédiatement envie de le prendre en main, de le feuilleter : papier de texture agréable, typo aérée, volume relativement léger et aisé à tenir (qualités très appréciables pour une lecture plaisir, et souvent négligées de nos jours), dos cuivré, tranches striées, qui intriguent. C’est bon signe. L’esthétique de l’artefact est due à Sébastien Hayez, le genre de détail qui retarde encore mon pourtant inévitable passage au livre numérique.
 

Bestiaire humain est une anthologie originale, c’est-à-dire que les textes qui la composent sont inédits et censés regarder dans une direction préétablie par Christine Luce, l’anthologiste, ici  le motif de la chimère. Motif suffisamment agglutinant pour inclure l’anthologie en elle-même : « Ce que vous tenez entre vos mains est une chimère », déclare l’introduction. L’exergue est crânement empruntée au plus grand poète français :
 
« Nos chimères sont ceux qui nous ressemble le mieux. Chacun rêve l’inconnu et l’impossible selon sa nature. » 
 
On n’évoque pas impunément Victor Hugo : l’entreprise est ambitieuse et risquée, et la réussite (ou l’échec), aux yeux du lecteur, ne pourra se juger seulement à l’aune du pourcentage de textes qui lui auront parlé. Il s’agira de jauger l’ensemble sur ce qui devrait idéalement faire sa cohérence.
 
Avec Herman Melville dans la vallée des Taïpi, Dominique Douay cède à la tentation du pseudo récit à l’ancienne, du genre l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours : l’assistant d’un grand journaliste accompagne son patron qui désire entendre le récit d’un matelot, lequel aurait vécut une aventure étrange sur une île lointaine, en compagnie d’un auteur qui monte, un certain Herman Melville. Cet ancien marin qui recycle ses souvenirs de voyages dans des romans à succès ne serait-il pas un affabulateur ?
 
 Dominique Douay fait surgir l’extraordinaire de l’exotisme, en jouant sur deux des principaux fantasmes des voyageurs du XIXe siècle (et avant) : l’attirance/répulsion pour la liberté  sexuelle censée régner dans les îles du Pacifique, sujet de fascination pour ces civilisés généralement  façonnés (déformés) par le puritanisme, et la terreur du cannibalisme, puissant tabou occidental. Un personnage du nom d’Hai Puka raconte aux deux marins une très curieuse légende locale,  tournant autour de l’humanisation magique d’une créature marine apparemment surnaturelle.  Pour le compagnon de Melville, le contenu de ce récit « paraissait plutôt s’adresser à un public d’enfants », mais il n’en est rien : la  légende va prendre corps, dans la réalité, par le biais d’une cérémonie qui fera se dresser les cheveux sur la tête des deux amis. Le récit bascule alors dans une autre réalité, ou plutôt propose un enrichissement très troublant de la réalité : certains récits légendaires sont à prendre au pied de la lettre, remettant en cause la nature même de l’espèce humaine. 
 
Il serait fort réducteur de qualifier simplement  Avec Herman Melville dans la vallée des Taïpi d’anthropologie-fiction. Je dois dire que ce  texte a fait resurgir en moi d’anciennes sensations légèrement déstabilisantes, dues, comme souvent, à des lectures hétéroclites de jeunesse : l’essai délirant de Denis Saurat, La religion des géants et la civilisation des insectes, petit volume rouge brique lu dans la collection L’Aventure Mystérieuse de chez J’ai Lu, mais paru originellement chez Denoël en 1955. L’auteur y suggère, entre autres incongruités, l’existence d’une antique race d’« hommes-insectes » qui auraient jadis habité l’île de Pâques, lieu géométrique des mystères du Pacifique. À l’appui de ses divagations, d’étranges statuettes aux silhouettes squelettiques et déformées :
 
« Quand on s’est habité à regarder sans choc mental ces statuettes, on discerne une beauté dans les lignes, on discerne dans le visage à la fois une figuration de la souffrance et une domination de la souffrance (planche XLV). Ce n’est pas un idéal sans grâce ni grandeur que ces hommes étranges se sont imposé. Le dieu-insecte avait formé, lui aussi, l’homme à son image. » 
 
J’y découvrais cette idée d’une espèce se travestissant en une autre : un humain en insecte, un insecte en humain, avec pour arrière-fond les prétendus secrets des civilisations muviennes englouties du Pacifique, jadis réceptacles d’une science maudite. Mais c’est le concept de métamorphose qui s’est imposé  avant tout dans cette réminiscence : dans la nouvelle de Dominique Douay, il n’est certes pas question d’insecte, puisqu’il s’agit de créatures marines, et sur le produit fini, si j’ose écrire, la différence avec le corps humain véritable ne saute pas aux yeux. Il faudra regarder du côté du sexe… Un texte sur-exotique, une magnifique réussite.
 
« Le chagrin de l’enseignante était une aubaine. Tout le monde savait qu’elle avait été très liée avec l’écrivain qui s’était brûlé la cervelle la semaine dernière. » 
 
À  la deuxième page de D’encre et de regrets, de Nelly Chadour, le lecteur un peu connaisseur est donc éclairé. Dans le texte, Novalyne Price  Ellis devient Rosalyn Price : tentative de dissimulation de l’auteur pour maintenir un (infime) suspense ? Ce n’était  nullement nécessaire, pas davantage que l’ultime page de la nouvelle, pirouette amusante mais superflue qui, et c’est dommage, en atténue un peu l’impact, selon mon goût. Mais l’émotion est là, vibrante, presque palpable. J’ai lu ce texte de Nelly Chadour comme un émouvant hommage au démon de l’écriture. Démon dévorant, incoercible, dont le grand ami épistolaire de Lovecraft a été, toute sa courte vie, une victime ô combien consentante. Après sa mort, son spectre, sous la forme d’un centaure, créature chimérique par excellence, vient hanter sa petite amie (?)  l’institutrice, et il faudra bien l’exorciser. Une grand-mère indienne, saura, peut-être… Mais il n’existe pas d’autre exorcisme que la malédiction elle-même : l’écriture. À condition, bien sûr, d’écrire avec ses trippes, ce qui transcende toute production, y compris populaire, y compris destinée aux pulps de bas étage ou aux publications en fascicules. N’écrire que ce que l’on doit écrire, mais s’y donner complètement. La récompense sera  formidable :
 
« Et derrière ses paupières closes, elle vit et vécut mille et une vies fantastiques. »
 
Juste après une première lecture de K., de Leo Dhayer, je m’étais dit que l’auteur aurait dû faire  se balader l’idée dans plus de deux esprits, ou bien se restreindre à un seul. J’avais l’impression que les deux variations ne s’équilibraient pas. À la relecture, j’ai changé d’avis. Tout s’articule parfaitement, mais grâce à un architecture cristalline, qu’une lecture trop pressée ne pourrait que briser. On abîme déjà un peu  K. simplement en énonçant son idée de base : la vie d’une… idée, précisément. Pour la matérialiser, l’auteur fait usage de métaphores délicates et de la première personne : un texte à parcourir avec attention et à interroger avec précaution. On en déduira anecdotiquement que Leo Dhayer, un jour, a été déçu par Giono, et qu’il est tombé  amoureux de Karin Boye, auteur de La Kallocaine, texte mythique chez les amateurs de conjecture romanesque rationnelle, et chez quelques autres. On murmure que Leo Dhayer aurait réalisé une nouvelle traduction de ce classique, qu’il serait donc bientôt possible de lire dans sa version complète. Il est utile de savoir que « chimère », en suédois, se traduit par « chimär », mais il est prudent de ne pas en déduite que le suédois est une langue facile. Une idée aurait-elle une valeur en soi, ou bien se réduirait-elle à ce que l’écrivain qui s’en saisit en fait ?  K. serait plutôt une manière de poser la question que d’y répondre, par le biais de la poésie. 
 
On sait que Blaise Cendrars, pour convaincre son ami Gustave Le Rouge que celui-ci possédait un vrai talent de poète, — ce qui, entre parenthèses (1), n’était nullement à démontrer, l’intéressé en étant parfaitement conscient —, a composé un poème à partir de bouts de phrases tirés des aventures fasciculaires du Mystérieux Docteur Cornélius. Robert Darvel, l’auteur de Hors des eaux, utilise comme pseudonyme le nom du héros du diptyque martien de Le Rouge, La planète des vampires et Le naufragé de la planète Mars. C’est dire assez la vénération dans laquelle Robert Darvel tient ce maître de la littérature  populaire fasciculaire, puisqu’il est sorti de sa tête, comme Minerve de celle de Jupiter. Quant à sa complice Irène Maubreuil, on y reviendra.
 
Hors des eaux est à  mes yeux le texte le plus atypique, le plus décalé du Bestiaire humain. Il se présente en deux chapitres, le premier signé Robert Darval, et le second Irène Maubreuil. Les deux parties s’enchaînent parfaitement, même s’il y a, au sens propre, séparation des corps,  et la mention À SUIVRE tient lieu de mot FIN. Ce qui s’y déroule est à la fois indescriptible et parfaitement décrit. Jusque-là, rien que de très anormal. Il y est sans doute davantage question de mutation, de métamorphose, de scissiparité et de vrai/fausse gémellité que de chimère à proprement parler, si l’on s’en tient au sens immédiat du texte. Mais, à vrai dire, il est pratiquement impossible de s’en tenir au sens immédiat du texte… On donnera une idée de son caractère énigmatique en citant une exergue prétendument éclairante placée au début du chapitre II :
 
« Dans lequel le lecteur pourra assister à la grande étreinte entre l’Être Multiple & le Néant de Chair dans les courants chimériques de l’Océan Incréé au fond & en-deçà & au-delà & ainsi au terme de sa lecture ébouriffante & tumultueuse s’attacher à déchiffrer les empreintes laissées sur le rivage & les chérir & méditer sur les Songes dont nous sommes tous issu. »
 
Au moins, le À SUIVRE s’explique facilement : il aurait été inconvenant, face à un tel défi, de terminer par une FIN.
 
On exagèrera à peine en disant que chaque phrase darvelienne dissimule son jeu de mots ou sa référence, laquelle, lorsqu’elle est repérée par le lecteur heureux, l’éclaire un moment avant de susciter des nouvelles interrogations à la texture lexicale inédite.
 
Mais enfin, se demandera-t-on, de quoi diable s’agit-il ? Je peux dire qu’il s’agit incontestablement de science-fiction, ou de merveilleux scientifique si l’on préfère, mais au sens de L’Eubage de Blaise Cendrars. J’espère que l’auteur supportera l’intensité du compliment.
 
Une grande énigme reste celle d’Irène Maubreuil. Est-elle la seconde face d’une pièce dont Robert Darvel serait la première ? On est très tenté de le penser et je songe, lorsque j’en aurai l’occasion,  à pousser ce dernier dans une volée d’escaliers donnant sur un seuil couvert de sable humide pour étudier ensuite la trace laissée. Il sera peut-être nécessaire, en cas de malchance, de renouveler l’expérience (les pièces tombent parfois à plusieurs reprises sur la même face, ça s’est vu). L’hypothèse d’une créature chimérique, mi Robert Darvel mi autre chose, semblerait toutefois écartée par la plupart des commentateurs sérieux.
 
Chimène, la nouvelle graphique d’Émile Fitz, prend la forme d’une confession, et on pourra lui trouver une certaine tonalité lovecraftienne. Le trait d’Émile Fitz — artiste qui sait se montrer polymorphe — n’est pas sans évoquer, à l’occasion, celui de l’illustrateur américain Hannes Bok, c’est dans le ton ! On s’amusera du subtil décalage entre le texte et l’illustration :

« Je me rappelle notre rencontre à l’Institut. Elle était si joyeuse et tellement brillante ! Mes travaux sur les greffes et l’hybridation l’amusaient tant ! »
 
L’image représente, on s’en doute, davantage les fantasmes du narrateur que la scène évoquée… La chute est classique, le relais est assuré, comme dans ces délicieuses bandes dessinées américaines à la Creepy ou Eerie. C’est très beau, il y a des tentacules et, décidément, je me vois mal feuilleter ça sur une liseuse. Je préfère caresser le papier… 
 
Cyclade, de Christine Luce, joue sur la mythologie-fiction et la dérision. Dérision, car le démarrage de cette nouvelle d’ampleur cosmique s’articule autour d’un plat de petits pois, qui semble subir une anomalie gravitationnelle. Ces pages d’ouverture impressionnent, par la progressive mise place des personnages, et par des descriptions d’une extrême précision, où le temps semble comme ralenti :
 
« Il lui jeta un coup d’œil indigné et, saisissant ses couverts sans lui répondre, il entreprit d’attaquer son assiette de petits pois aux lardons, ne rechignant ni à l’arrière-goût métallique ni à l’aspect rosâtre des morceaux de viande. Il enfournait farouchement les faux primeurs comme pour lui prouver sa détermination à avaler les mauvaises nouvelles jusqu’à la lie. Suivant l’exemple, elle prit sa fourchette et tâcha de l’imiter par bravade, écartant discrètement la viande de sa pioche. À la troisième bouchée trop sucrée et fumée à la fois, elle déglutissait déjà avec difficulté et voulut boire une gorgée de son café amer. Elle saisit la tasse maladroitement et en la portant à la bouche, bouscula son assiette, la marée verte et rose s’agita, un pois s’en échappa. Il roula lentement, bouscula de biais celui qui se trouvait déjà au mitan du plateau, tournoya à demi et s’immobilisa enfin, occupant avec son prédécesseur l’exact centre de la surface. Fascinée, elle fixait les deux sphères, cherchant le décalage infime qui aurait fait pencher la balance à l’avantage d’un des quatre côtés. Ses doigts se brûlèrent au contact prolongé de la tasse, elle redressa la tête et rencontra le regard étrangement fixe de compagnon. Ses pupilles s’étaient rétrécies à la taille d’une tête d’épingle ; sous le choc, décréta-t-elle, ne voulant pas s’attarder sur l’anomalie. »
 
Les deux personnages, étrangement complices,  s’engagent dans une sorte de rituel implacable, danse qui va s’accélérer, et s’emballer en spirale jusqu’au climax et l’ouverture d’un portail sur un ailleurs.
 
Cyclade relève fondamentalement d’une thématique classique dont un des ancêtres les plus prestigieux est sans doute le célèbre Plus noir que vous ne pensez de Jack Williamson : il existe, vivant dissimulée au cœur de l’humanité — dans ses gènes même —, une autre espèce, dotée de pouvoirs prodigieux. Khimaira, la femme-chèvre, et Nergal, l’homme-lion, en sont deux représentants. La cérémonie cosmique débouchera sur la création d’une chimère. L’univers obéit à des lois et abrite des créatures dont l’humanité n’a pas idée, mais qu’il serait puéril de prendre pour des divinités. Fantasy ou Science-Fiction ? J’évoquerais bien à mon tour — mais je ne suis pas le premier — une expression chimérique bâtie sur ces deux genres, et je parlerais de Science Fantasy.  Un autre texte cout (une page) de Christine Luce, Morte chimère, placé plus loin dans l’anthologie, s’intègre dans cet univers. 
 
À première vue, la science-fiction la plus rigoureuse semble à l’œuvre avec Un testament chimérique de Dominique Warfa, mais il s’avère rapidement que  l’auteur s’amuse, et amuse le lecteur avec les codes et les tics du genres, notamment le cyberpunk (vous vous souvenez ?) et la hard science, dont il démonte les tentations à la facilité. Il ne s’agit en rien un rejet des sous-genres, mais d’une aimable mise au point : on ne peut pas cultiver n’importe-quoi dans un champ de Higgs, les auteurs un peu trop fumistes (ou crédules) ont tendance à l’oublier. On devine où vont les sympathies de Dominique Warfa, quand il s’agit de décrire l’univers : 
 
« J’étais comme une couverture sur la sphère d’information de ce monde où je suis né. Je sais. Il y a plein de mots pour la décrire. Infosphère. J’aime bien. Psychosphère. Celui-là, il me parle davantage. Si on voulait verser dans la métaphysique, on pourrait dire noosphère, comme le vieux père jésuite.
Mais on ne va pas le faire, hein ? »
 
La voie (ou la voix ?) de la sagesse… 
 
Dominique Warfa a dû penser que les nouvelles devaient se répondre l’une l’autre dans l’anthologie, comme dans une sorte de « round robin » et pas seulement métaphoriquement au travers du concept de chimère, ce qui explique sans doute  cette fine allusion :
 
« Je ne sais pas si je ressemble à une chèvre à tête de lion, mais je sens que je possède en moi (mais où ?) bien plus de puissance et de possibilités qu’un être humain tout simple, qui ne serait pas passé par le condensat et ses résurgences, ailleurs. »
 
On peut tout oser, en science-fiction, à condition de ne pas trop se prendre sérieux. Un texte parodique jubilatoire, mais qui s’adresse avant tout aux grands fans du domaine.
 
Jacques Barbéri ne peut être qu’à l’aise dans la fabrication des chimères : son œuvre en regorge littéralement, on pourrait presque parler de spécialisation ! Kantopéra tente une synthèse entre la pensée de Kant et l’imagerie lovecraftienne, magnifiée par de très belles illustrations signées Jeam Tag, que l’on n’attendait pas nécessairement dans ce registre. Les hommes-poissons d’Innsmouth arborent la casquette avec une élégance désinvolte,  les calamars fument gravement le havane. Des drogues improbables, sous forme de larves, dynamitent la physique quantique :
 
« — Alors pour simplifier et si les larves sont bien dissoutes, ton cerveau est maintenant transformé en instrument de mesure, tu peux donc, en tant qu’observateur, sans t’emmerder avec des explications locales et causales de l’effondrement du paquet d’ondes, faire basculer par un simple phénomène de décohérence les chimères de Kant, dans le champ des phénomènes physiques objectifs… »
 
Comme Dominique Warfa, Jacques Barbéri s’amuse des présupposés trop sérieux d’une certaine science-fiction qu’il détourne, mais, en styliste impeccable, au service de l’esthétique, bien davantage qu’à celui de la parodie.
 
Bruno Pocheschi apparaît, dans Huis clos pour huit clones, comme un fils naturel de Jean-Pierre Andrevon et Philip José Farmer, même si, n’en doutons pas, doit  posséder en sus d’autres géniteurs. Andrevon, pour ce plaisir sadique de placer un échantillon d’humains dans une situation aussi incompréhensible que désespérée, histoire de faire ressortir leurs lâchetés et leurs vices avant d’éliminer ces rejetons minables (si, si, on trouve parfois ce schéma chez Andrevon). Farmer, parce que Huis clos pour huit clones m’a fait assez penser à un épisode de la saga du Monde du Fleuve, que Farmer aurait finalement éliminé pour être allé un peu trop loin…  Faire se réincarner un groupe de personnalités célèbres (dont Marilyn Monroe, Ernesto Guevara, Ghandi, Hitler, Einstein, Marie Curie, etc.), mais en mélangeant légèrement leurs psychismes respectifs :
«— Reconstitutions moléculaires individuelles ? 
— Cent pour cent.
— Homologation linguistique au sein du groupe ?
— Cent pour cent.
— Xénotransferts métempsychiques ?
— Soixante quinze pour cent…
(Long soupir.)
— C’est déjà mieux que la dernière fois… »
 
… est une idée véritablement hilarante, qui embrouille efficacement le lecteur, un peu interloqué par le caractère odieux de  Ghandi et le comportement altruisme d’Hitler… On aura droit à quelques scènes hystériques qui valent leur pesant de cacahouètes, jusqu’à une chute qui précise — d’une certaine manière — la logique de recrutement de ce « paradisiaque enfer », pour reprendre l’expression de l’auteur. Un texte hilarant, qui sera surtout goûté par les connaisseurs de Farmer. Cela tombe bien, je suis un fanatique du regretté maître américain…
 
On me l’avait confié, je n’y croyais pas trop : ce que veut écrire réellement Nicolas Le Breton, c’est de la SF ! Le « steam » ceci, le « steam » cela, c’est bien, mais la SF, c’est mieux ! La preuve : Prophéties inverses, trois, sept et vingt-deux. Et il ne fait pas dans la demi mesure, puisque le lecteur aura l’occasion de visiter :
 
« Le dernier havre de vie, en orbite du dernier soleil, dans un univers parvenu aux ultimes millions d’années de son existence. »
 
De la SF décomplexée, donc, même si j’hésite un peu à employer ce qualificatif, péniblement dévoyé dans la période actuelle. 
 
L’univers ne serait qu’une vaste plaisanterie ? Peut-être pas, mais ses habitants ultimes n’hésitent pas à la pratiquer, la plaisanterie, à l’échelle cosmique. Nicolas Le Breton résout l’énigme posées par trois objets anomaliques, fortéens (d’aberrants corps humains fossilisés, en l’occurrence), apparus incongrument à différentes époques de l’Histoire de l’humanité : il s’agit tout simplement d’une « prophétie inverse ». Une farce, sans doute, mais l’ampleur de la vision brossée par Nicolas Le Breton impose le respect. 
 
Un poème de Lionel Évrard, Plan de vol pour l’infini, clôt les fictions de Bestiaire humain.
 
On aura compris que le lecteur que je suis à trouvé plus que son compte dans ces textes. Il était question de savoir si, de l’ensemble, se dégageait une impression de cohérence. Mais, au fil de la lecture, cette interrogation a fini par me sortir de l’esprit. Peut-être, d’une certaine manière, parce que divers éléments assurent formellement la cohérence en question : la qualité de la mise en page (par exemple, le graphisme plus ou moins  en « H » du titre de chaque contribution, détail marquant de l’élégante maquette de Mérédith Debaque), ainsi que la présence récurrente d’illustrations, qui font lien, notamment celles signées Samuel Minne, personnage parfaitement surprenant dans ce rôle (on l’aurait attendu dans une poésie ou un essai érudit). Je dirais plutôt que Bestiaire humain est cohérent, non parce que ses contributeurs auraient fidèlement servi le thème imposé (la chimère), mais pour une raison plus subtile et plus profonde : on sent qu’il s’agit d’une création collective, où chacun, bien qu’il y ait un maître d’œuvre — Christine Luce — est intervenu à un moment ou à un autre, et pas nécessairement dans son domaine de compétence le plus naturel. Et l’alchimie a fonctionné, complètement. C’est ce qu’André-François Ruaud, dans une postface admirative, presque à la limite de la jalousie, appelle « une forme d’utopie ». 
 
Par les temps qui courent, une entreprise à chérir et, surtout, à imiter.
 
Joseph Altairac
 
(1) Même si les parenthèses sont ici des tirets.

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