La science-fiction française d’avant l’âge d’or américain des années trente, est un domaine qui recèle bien des surprises. Si les superbes anthologies de Serge Lehman ont fait découvrir aux lecteurs contemporains bien des merveilles, certains auteurs jadis fameux restent encore à exhumer des archives. Charles Derennes est l’un des meilleurs représentants de ce courant Merveilleux Scientifique et il faut de nos jours une certaine obstination pour débusquer ses livres. Parmi ceux-ci, un prix Femina pour un recueil de chroniques animalières dans l’esprit de J-H. Fabre, des poèmes, une quarantaine de romans et d’essais… Le peuple du pôle est paru en 1907, quelques années avant Le monde perdu d’A. Conan Doyle, mais un demi-siècle après Les aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe…
Le pays des anthroposauriens…
Au début du siècle précédent, Jean-Louis de Vénasque, un jeune nobliau de province blasé, croise par hasard la route d’un de ses anciens condisciples, devenu ingénieur et passionné d’aéronautique. Vénasque y voit l’occasion d’apaiser son ennui en assouvissant sa soif de découvertes. Il propose donc à son ami Ceintras de financer la construction d’un dirigeable dont celui-ci a conçu les plans, afin d’être les premiers à gagner le pôle nord, l'une des dernières terras incognitas de notre planète Après quelques mois de préparation, nos deux savanturiers s’envolent enfin pour l’arctique où ils découvriront une région stupéfiante peuplée d’êtres humanoïdes dont les origines remontent en droite ligne à des ancêtres dinausoriens. Mais la communication se révèle difficile avec les représentants de cette civilisation dont le niveau technologique n’a pourtant rien à envier à notre humanité, cependant que la raison de l’un des aéronautes commence à vaciller.
Les Shaddocks du Grand Nord…
Le peuple du pôle est l’un des premiers ouvrages de la longue carrière de Charles Derennes, qui ne semble malheureusement pas avoir persisté longtemps dans la veine du merveilleux scientifique dans laquelle il s’était pourtant engagé avec bonheur, à en juger par ses titres suivants. Qu’importe, ce court roman a toute sa place au panthéon de la science-fiction hexagonale ! Si le démarrage est un peu lent, peut-être en raison des conventions stylistiques de l’époque, l’aventure prend des proportions tout à fait remarquables dans la seconde partie, avec la découverte d’une espèce intelligente, mais tellement différente de l’humanité qu’il est impossible de porter un jugement sur ses options morales ou sociales. Doués d'un esprit communautaire d'une puissance exceptionnelle, les membres de ce peuple anthroposaurien arctique participent tous à l’entretien de machines dont dépend leur survie au sein du climat polaire, quel que soit le coût de ce dévouement. On peut y voir le reflet des idées d’une époque, la fin du dix-neuvième siècle, et de la popularité croissante de l’organisation scientifique du travail, portée par Fred Taylor ou Henry Ford. Vouée à l’efficience au détriment du bien-être, il n'y rien d'étonnant à ce que Le peuple du pôle soit lui aussi parvenu à imaginer sa version d'un concept aussi barbare que celui de Ressources Humaines… Le culte des machines commençait probablement aussi à inspirer l'imagination de quelques auteurs. L’épilogue du roman est lui aussi remarquable, même s’il dénote un esprit patriotique désuet et des ambitions coloniales qui, en 1907, n’avaient malheureusement encore rien de rétrograde…