Jean-Philippe Jaworski et la fantasy réaliste

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Nébal a écrit:
2/ Tu écris dans l'ensemble une fantasy très "réaliste", qui, personnellement, a pu me faire penser, par exemple, à Sur la pointe de l'épée d'Ellen Kushner. D'où une double question : comment te places-tu par rapport à cette sorte de fantasy "interstitielle", brisant les codes du genre ? Et en même temps, pourquoi mets-tu quand même des elfes, etc., dans tes histoires ?


En fait, j'écris surtout la fantasy que j'aimerais lire. Ce en quoi je ne suis guère original, puisque de façon générale, c'est le projet de beaucoup d'écrivains, tous genres confondus.
Je ne suis pas sûr que le mélange entre réalisme et fantasy brise les codes du genre, d'ailleurs. A mes yeux, c'est un héritage de Tolkien ; ou plus exactement, c'est un héritage du premier tome du Seigneur des Anneaux (qui reste la partie de l'œuvre qu'il a le plus réécrite) et dans une certaine mesure de la coda du roman, quand les Hobbits retournent dans la Comté et mènent une guerre dérisoire, presque parodique, contre Sharkû et ses gars. Dans La Communauté de l'Anneau, en particulier, Tolkien crée à plusieurs reprises un véritable souffle fantastique (apparition des cavaliers noirs, traversée de la Vieille Forêt et des hauts des Galgals) ; or, pour générer du fantastique, il faut avoir recours au réalisme pour créer un effet de contraste, sans quoi le soufflé retombe. C'est la dynamique que j'ai en tête en écrivant : pour renforcer la merveille (qu'elle soit lumineuse, sombre ou équivoque), il faut la contraster par du terre-à-terre, du précis, du concret. Voire du trivial.

Nébal a écrit:
3/ De ce que j'ai pu lire de toi, j'ai été particulièrement bluffé par "Le Conte de Suzelle" ; est-ce que tu voudrais bien revenir sur la genèse de ce texte et sur les sentiments qu'il t'inspire aujourd'hui ?


Quand je composais les textes de Janua Vera, je m'étais imposé de traiter un archétype différent par nouvelle. La paysanne s'est imposée, parce que c'est une figure plutôt négligée par la fantasy, alors que c'est aussi la figure féminine la plus courante du monde médiéval. Ce qui m'intéressait, c'était d'aborder le récit fantasy par la bande : montrer la vie d'un personnage secondaire sur lequel le point de vue d'un narrateur ordinaire s'arrêterait à peine, comme sur un figurant. Quoique Le Conte de Suzelle ne soit pas un pastiche, Un Cœur Simple de Flaubert m'a pas mal inspiré, avec une ironie moins féroce. Pendant que j'écrivais, j'écoutais en boucle une chanson du XVIe siècle, Susanne un jour, composée par Didier Lupi Second en 1548 et reprise par Claude Le Jeune en 1572 (date de la Saint Barthélemy, tiens !) et 1585 ; la mélodie en est à la fois douce, désuète et déchirante, et elle a vraiment imprégné la mélancolie qui envahit le conte.
A l'époque où j'écrivais la nouvelle, je m'occupais également d'une très vieille tante nonagénaire, qui, sur le déclin de l'existence, essayait de ne pas voir la mort en embuscade et retrouvait une vraie lumière dans l'évocation de son enfance champêtre. Elle s'appelait Marie Biet, et il y a une part de Marie chez Suzelle.

Avec le recul, je suis toujours très attaché à cette nouvelle.
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