Retour sur l'Horizon : La réponse de Serge Lehman à Roland C.Wagner

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Ouverture des débats ici, donc.
Je poste un premier morceau – pas le temps ni l'énergie d'aller au bout d'une seule traite. Voyons s'il se passe quelque chose & la suite plus tard. Ce sont plus des notes et des réactions rapides qu'une réponse en bonne et due forme, de toute façon.
(Ah oui : mode provoc, disons, semi-on)

Commençons par neutraliser l’astuce rhétorique qui ouvre le papier de Roland.
« On peut, écrit-il, être surpris de découvrir, dans la préface d’une anthologie de nouvelles de science-fiction, une expression telle que ad majorem dei gloriam. Un rapide survol de l’histoire du genre depuis ses origines, voire ses prémisses, suggèrerait plutôt que ceux qui y sacrifient, y compris nombre d’évidents croyants, en ont employé les outils spécifiques pour interroger et remettre en cause les concepts de sacré et de divinité. Hormis quelques exceptions, glorifier le Seigneur n’a jamais fait partie de leurs préoccupations et objectifs. »
La ficelle est vraiment grosse. Dans la préface, ladite expression ne qualifie pas « le genre » mais un auteur bien précis, Maurice G. Dantec, qui justement ne fait pas mystère de son intention de « glorifier le seigneur » dans ses textes. Raison pour laquelle j’ai écrit : « MGD a construit son œuvre et son personnage public sur ce dilemme, quitte à compenser la plongée vers l’avant par des phases de réaction extrêmes, ad majorem dei gloriam. » Dans ce cas d’espèce, la citation latine n’est rapportable qu’à ce qui la précède immédiatement, avant la virgule, c’est à dire les « phases de réaction extrêmes » de MGD et il faut vouloir lire délibérément de travers pour prétendre le contraire.
(Si j’avais écrit : « RCW a construit son œuvre et son personnage public sur cette tension, quitte à équilibrer les emprunts à la psychanalyse jungienne par de nombreuses références à la musique populaire, pour la plus grande gloire du rock’n’roll », Roland en aurait-il déduit que je suggérais que toute la SF glorifiait le rock ?)

La suite de l’incipit s’expose à une réfutation d’un autre ordre.
« Un rapide survol de l’histoire du genre depuis ses origines, voire ses prémisses, suggèrerait plutôt que ceux qui y sacrifient, y compris nombre d’évidents croyants, en ont employé les outils spécifiques pour interroger et remettre en cause les concepts de sacré et de divinité. »
Espérons (pour la plus grande gloire de la SF) que celle-ci n’ait pas consacré trop de temps à cette question car, que l’on fasse remonter sa naissance à 1909 ou 1926, ça faisait quand même un bon moment que le reste de la culture estimait le problème réglé. Le Divin Avis de Décès délivré par Nietzsche dans Zarathoustra date de 1882.
C’est tout le problème du papier de Roland, d’ailleurs : il est en retard. Il est laplacien. Il considère encore le matérialisme comme le nec plus ultra de la modernité. Ainsi écrit-il à propos d’Il est parmi nous de Spinrad : « S’il n’y a que le vide derrière les voiles de maya, eh bien, les voiles de maya sont la réalité, et c’est dans cette réalité plaquée sur du vide que vit l’être humain. Parce qu’au-delà de la physique, il n’y a rien. »
Maïa est empruntée à Schopenhauer (qui l’avait lui-même trouvée dans la philosophie indienne) mais quant aux propriétés des voiles, lisons ceci : « O, ces Grecs ! Ils s’y entendaient à vivre ! Pour cela, il est nécessaire de s’arrêter vaillamment à la surface, au repli, à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire aux formes, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels – par profondeur… Et n’y revenons-nous pas, nous autres casse-cou de l’esprit, qui avons gravi la cime la plus élevée et la plus dangereuse de la pensée moderne et qui, de là, avons regardé autour de nous, au-dessous de nous ? Ne sommes-nous pas, en cela aussi, des Grecs ? Adorateurs des formes, des sons, des mots ? Et par cela même – artistes ? » (re-Nietzsche, Contre Wagner ce qui pourrait bien être considéré comme une coïncidence métaphysique, 1888).
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Serge Lehman
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