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Interview 2018 : Frankenstein 1918, la nouvelle créature de Johan Heliot
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Interview 2018 : Frankenstein 1918, la nouvelle créature de Johan Heliot

Actusf : Comment est née l’idée de ce roman ?
Johan Heliot : Il y a trois ans, déjà, j’ai eu envie d’un hommage au roman fondateur de bien des genres de l’imaginaire – horreur gothique, fantastique, science-fiction..., en vue du double centenaire anniversaire de cette année, qui coïncide avec la commémoration des cent ans de la fin de la première guerre mondiale. Il m’a paru évident de mêler les deux et j’en ai parlé à Mireille Rivalland, qui s’est montrée illico enthousiaste et m’a accordé sa confiance. Et voilà le résultat !



Actusf : Frankenstein 1918 mélange science, science-fiction, guerre, traumatismes… Qu’est-ce que vous avez-eu envie de dire ? De raconter ?
Johan Heliot : Le destin d’une créature plongée dans l’enfer de la guerre comme l’étaient les soldats de 14-18, à cette différence qu’elle a été façonnée pour servir de chair à canon et d’arme de guerre, initialement privée de sa liberté de réflexion et de son libre arbitre. Ma version de la créature de Frankenstein symbolise en quelque sorte l’homme né avec le siècle et jeté brutalement dans les pires convulsions de l’Histoire, sans prise sur elles. De grand héros romantique (ce qu’était le monstre dans le roman de Shelley), il devient davantage tragique par la faute d’événements dont l’ampleur désastreuse dépasse, de loin, la compréhension de tout en chacun. Mais je voulais aussi montrer de quelle manière il est possible de s’arracher à cette forme de fatalité grâce, entre autres, à l’apport du progrès scientifique, car si le début du XX° siècle est celui de l’horreur du conflit mondial, il est aussi celui d’un incroyable essor technologique – d’où le rôle conféré à la famille Curie dans mon roman, comme cela l’a été pour elle dans la réalité également.

Actusf : Le mélange science/histoire revient régulièrement dans vos écrits. Je pense notamment à Grand Siècle, l’Académie de l’Ether (Mnémos). Il y a une raison particulière ?
Johan Heliot : J’ai été étudiant en Histoire, puis prof de français et d’histoire-géo, cela laisse des traces ! Et j’ai toujours aimé le mélange réalité/fiction, la confrontation de figures historiques avec de pures créations littéraires ou autres. Il me semble qu’il y a dans ces échanges un angle inédit permettant de raconter différemment des histoires, en s’appuyant sur un socle solide de connaissances partagées avec le public (les personnages connus, Louis XIV ou Winston Churchill par exemple) qui rassurent celui-ci lorsqu’il n’est pas habitué aux codes des littératures de l’imaginaire, dont la radicalité peut parfois (trop souvent à mon goût) effrayer et éloigner irrémédiablement un lectorat trop déstabilisé. Mais j’ai remarqué dès mon tout premier roman, La Lune seule le sait, paru il y a bientôt vingt ans, qu’on pouvait séduire des lecteurs « classiques » avec une histoire insensée d’extra-terrestres si par ailleurs on leur offrait un cadre de références partagées. Et puis, quel plaisir pour un auteur de s’emparer de grandes figures historiques et de les jeter dans un furieux bouillonnement de péripéties purement fictionnelles !



Actusf : Comment voyez-vous votre héros Victor, ni mort, ni vivant, et peut-être… Plus vivant et humain que bien d’autres ? 
Johan Heliot : Il partage la destinée de millions de jeunes gens sacrifiés pour rien, sinon la satisfaction cocardière des politiques de l’époque et des maîtres de forge, ancêtres du complexe militaro-industriel aujourd’hui à la manœuvre derrière la plupart des guerres dans le monde… Mais je m’égare ! Victor le « non-né » est une créature vierge de passé, sinon de rares souvenirs rémanents issus de la mémoire de son cerveau régénéré par la science du docteur Frankenstein (et l’opiniâtreté de Churchill !), une espèce de super Candide (il est d’abord conçu comme un super soldat) lâché dans un monde « plein de bruits et de fureur » comme écrivait l’autre, dont il lui faut apprivoiser les codes (et d’abord le langage) afin d’accéder à la conscience de soi, premier pas vers son émancipation. Il est le fruit d’une époque bouleversée qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, se découvre la capacité d’un potentiel de destruction quasiment illimité. En quelque sorte, il est la personnification du concept de « guerre totale », né en même temps que lui. Mais avec un supplément d’âme, qui le fera évoluer favorablement au gré des rencontres effectuées, surtout celle d’Irène et Marie Curie, comme je l’ai évoqué plus haut – des figures d’autant plus importantes qu’elles sont à la fois femmes et scientifiques (tendance raisonnée et pacifique), soit deux raisons d’espérer en l’avenir surtout si l’on considère que la guerre était (est encore !) avant tout une affaire d’hommes et de militaires !

Actusf : Avez-vous des inspirations en particulier ?
Johan Heliot : Pas consciemment, non, mais sans doute des centaines à des niveaux moins conscients, l’ensemble de mes lectures depuis près de quarante ans que je fréquente les genres de l’imaginaire…

Actusf : Cette année, nous fêtons les 200 ans de la création de Frankenstein ou le Prométhée moderne par Mary Shelley.  Comment son œuvre vous a-t-elle inspiré ? Qu’est ce que vous auriez eu envie de lui demander si vous l’aviez rencontrée ?
Johan Heliot : Comme beaucoup, je n’ai abordé son œuvre qu’à travers les multiples adaptations cinéma qu’elle a suscité, et qui l’ont presque toutes vidée de sa substance, à de rares exceptions près. J’ai vraiment découvert qui était la créature de Frankenstein – un être doté d’une incroyable intelligence, tourmenté par la cruauté de son créateur qui le condamne à demeurer unique et lui refuse une compagne – en me replongeant dans le texte de Shelley (je ne l’avais lu qu’une fois il y a longtemps, sans trop m’en souvenir) pour mon propre roman. Peut-être aimerais-je lui demander la recette pour écrire un classique absolu, surtout aussi jeune ! Mais avait-elle conscience de l’impact incroyable de son roman sur l’imaginaire du monde entier ? Je ne sais pas comment le livre a été reçu de son vivant, s’il est rapidement devenu un best-seller ou pas, et de quelle façon la vie de Mary Shelley en aura été bouleversée. Je crois que les critiques étaient partagées, mais que le public s’est vite intéressé à l’histoire de ce personnage hors norme, à travers des adaptations théâtrales – la version d’époque de notre cinéma, on y revient !

Actusf : Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Y-aura-t-il une suite ?
Johan Heliot : Frankenstein 1918 est un « one-shot » et le restera. En plus de multiples projets jeunesse, je dois bientôt achever la trilogie Grand Siècle pour Mnémos et revenir à l’uchronie via une sorte de « fantasy multi-historique » pour Critic l’année prochaine… Et je réfléchis à plusieurs pistes de ce mélange histoire/fiction que j’affectionne, traitant de nouvelles périodes et de nouveaux personnages, que je proposerai en temps voulu à mes éditeurs adultes préférés !

Actusf : Aura-t-on la chance de vous croiser en dédicace dans les mois à venir ?
Johan Heliot : La chance, je ne sais pas, mais en tout cas je serai à la 25ème heure du livre au Mans les 6 et 7 octobre, à Scientilivres à Labège (près de Toulouse) les 20 et 21 et enfin aux Utopiales de Nantes les 3 et 4 novembre prochains.

Retrouvez Frankenstein 1918 de Johan Heliot aux éditons l'Atalante sur Emaginaire, ainsi que Grand Siècle, L'Académie de l'Ether.

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