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Axiomatique

Greg Egan ( Auteur), Sylvie Denis (Traducteur), Nicolas Fructus (Illustrateur de couverture), Christophe Vacher (Traducteur), Francis Lustman (Traducteur), Quarante-Deux (Traducteur)
Aux éditions : 
Date de parution : 31/08/06  -  Livre
ISBN : 9782843440731
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Arkady   - le 20/09/2018

Axiomatique



« J’ai un rêve tout simple. Je rêve que j’ai un nom. Un seul nom, qui ne change pas, qui reste le mien jusqu’à l’heure de ma mort. Je ne sais pas quel est ce nom, mais cela n’a pas d’importance. Il me suffit de savoir que j’en ai un. »

Déjà paru de façon incomplète et fragmentaire aux éditions DLM, Axiomatique voit enfin le jour dans son intégralité grâce aux efforts conjugués du Bélial’ et de l’entité Quarante-Deux. Ce premier recueil de dix-huit textes de Greg Egan s’impose comme l’achat prioritaire de cette fin d’année. Même s’il est moins dense et moins abouti que les romans de son auteur, Axiomatique est une étape obligatoire dans la découverte et l’appréciation de l’œuvre de Greg Egan (en attendant le grand frère - Luminous - annoncé par le Bélial’ pour l’automne 2007).

Après des débuts mystérieux - le secret a longtemps plané sur sa réelle existence, Greg Egan, ce jeune australien d’une quarantaine d’années, est vite devenu l’auteur de science fiction le plus important depuis H.G. Wells ; et accessoirement l’un des rares écrivains actuels à véritablement écrire de la science fiction, un auteur qui à n’en pas douter ferait lire de la SF à la mère de Ted Chiang. Si vous traînez dans le coin, des personnes mal intentionnées et éreintantes vous ont probablement déjà dit que Greg Egan est avant tout un auteur de prospectives technologiques et sociales se déroulant dans un futur immédiat, qui sont un prétexte pour développer dans le détail des théories, hypothèses et projections scientifiques. Ils ont sans doute cru bon d’ajouter que cette avalanche de détails rend souvent la lecture assez ardue. Résumer l’œuvre de Greg Egan ainsi a autant de classe et d’à propos que de restreindre un homme/femme à sa bite/chatte. Certes Greg Egan a un haut degré de connaissances scientifiques et prend plaisir à pousser aux extrêmes les théories qu’il développe, mais il le fait de façon très claire et très vulgarisatrice. Cela ne veut pas dire que la lecture n’est pas difficile ; non, elle est juste exigeante - en notant que la difficulté vient plus de la puissance des réflexions suscitées que d’une quelconque herméticité du texte. Les concepts abordés par Greg Egan sont complexes mais sa manière de les aborder ne l’est pas. Tant qu’on en est à ce recadrage nécessaire, soulignons également que Greg Egan écrit très bien, ses œuvres sont maîtrisées, structurées et stylées ; ce qui l’éloigne d’autant plus d’une certaine tradition de la science fiction.

Cependant le contexte scientifique est presque anecdotique dans la démarche de Greg Egan. Il n’est qu’un moyen et non une fin. Dans ces extrapolations futuristes, voire fantastiques, Greg Egan reste constamment centré sur l’humain. Impossible de résumer de manière cohérente les histoires du Futur que forment les nouvelles d’Axiomatique, trop diversifiées dans leurs contextes mais très cohérentes dans leurs propos ; disons juste que les habitués retrouveront les thèmes chers de l’auteur : les implants neuronaux, le conditionnement, les copies, la simulation de la conscience, la survivance d’un moi quantique. L’ensemble de ces thèmes s’organisent autour d’une démarche auto-réflexive sur la nature humaine.

« Oui, nous sommes des monstres. Mais si nous avons des problèmes, cela vient du fait que nous sommes restés encore bien trop humains. »

Greg Egan aborde la monstruosité de la nature humaine intrinsèquement et dans son devenir. Loin du postulat que l’humanité génère des monstres, Egan part du principe que chaque être, en tant qu’observateur de sa propre réalité, est un monstre (ou un mutant) - un facteur de décalage par rapport à une perception normale du monde. L’apport d’un conditionnement extérieur, via généralement une découverte scientifique (implants, cerveau artificiel, eugénisme, connaissance du futur), ne va qu’en apparence contrôler cette monstruosité, car la conscience de sa propre humanité et donc de sa propre différence reste présente en l’individu (même dans le cas extrême d’un automate qui n’a pour fonction de que de simuler une conscience dans la nouvelle En apprenant à être moi). Cette disjonction entre un conditionnement forcé / une réalité objective et la conscience d’être / une réalité subjective conduit régulièrement le protagoniste vers un effondrement de ses valeurs et une psychose exacerbée - comme s’il subissait lui-même le vertige des théories sous-jacentes à ce qu’il expérimente. Ce refus de toute objectivité, que Greg Egan approfondit dans sa trilogie thématique Isolation, La cité des permutants et L’énigme de l’univers, est assorti d’une crainte de toute observation / classification d’un être par un système (de pensées) extérieure (voir notamment Les Douves).

« La disparité est ridicule. »

Pour résoudre son dilemme, le narrateur d’Egan a souvent comme unique solution le repli sur soi / le retour à soi (16 nouvelles sur 18 sont racontées à la première personne) et de revenir à l’axiome (la vérité première, ce qui est considéré comme évident en soi) de son existence : l’univers solipsiste à l’origine de son moi, car cet univers est le seul à justifier a priori sa conscience. Egan développe dans Axiomatique les thèmes philosophiques classiques de la conscience et de la connaissance (cf. Descartes et Platon) ; son originalité résidant dans leur mise en perspective avec les théories scientifiques actuelles. Pour illustrer ce besoin de revenir à une copie unique, le narrateur d’Egan est souvent une victime de désindividualisation, un humain séparé en plusieurs corps ou dans plusieurs réalités. Son cheminement sera de (ré)apprendre à (re)devenir lui-même (cf. notamment L’Assassin infini, Le Coffre-fort, le Point de vue du plafond).

Quand il parvient à admettre son indépendance d’observateur quantique, le narrateur d’Egan peut finalement arriver à relativiser son rapport au monde, tant physique que temporel, et son rapport aux autres. Pourtant, qu’elle soit admise ou forcée, cette acceptation engendre de nouveaux problèmes, car le narrateur ne peut éradiquer sa nature humaine (ses doutes, son besoin de l’autre) et même s’il parvient à accepter l’axiome de son référentiel solipsiste, il reste trop humain pour accepter l’isolement que cela sous-entend. L’incompréhension mutuelle des jumelles (Sœurs de sang), la relation qui se développe entre une femme et le cerveau de son mari qu’elle conserve dans son ventre (Un amour approprié), la justification in fine d’un amour sincère envers un nourrisson artificiel (Le p’tit mignon) ; tous ces exemples sont concentrés autour de cette surface qui relie les gens (surface que tente de reconstituer le savant de La caresse). Au cœur de cette surface, Greg Egan s’intéresse à la justification d’un autre être et de l’amour qu’on lui porte au sein d’un référentiel solipsiste auquel il est par essence étranger (thème déjà abordé avec Peer et Kate dans La cité des permutants).

« Parce que c’est tout ce nous pouvons avoir l’un de l’autre : un reflet, une Copie. Tout ce que nous pouvons jamais appréhender, ce sont les portraits que nous nous faisons de l’autre dans nos propres crânes. »

De cette incompatibilité resurgit le doute originel : si je ne peux comprendre l’autre, ai-je vraiment raison quand je crois me comprendre ? ou aimer revient-il à accepter la subjectivité implicite de son amour et à aimer cette différence de surface insaisissable ? (cf. L’enlèvement et Plus près de toi). De ces questions, et d’autres, il ne ressort au final qu’une incertitude généralisée sur la condition humaine où aucune loi physique ou temporelle n’est à même d’éclairer les ténèbres, laissant son sujet dans une expectative permanente (cf. la fin de Vers les ténèbres). Plutôt que d’interpréter les lueurs dans les ombres, le narrateur d’Egan avance, avec comme seule consolation / leitmotiv l’affirmation que s’il continue à avancer, c’est qu’il est encore vivant, complet et surtout cohérent ; point pivot constant de sa propre ligne de vie quantique (cf. Lumière des événements et Orbites instables dans la sphère des illusions).


« Quoi que recèle ce futur immuable, je reste sûr d’une chose : ce que je suis est toujours un composant de ce qui l’a déterminé et continuera à le déterminer.
Je ne peux demander de liberté plus grande.
Ni de responsabilité plus importante. »

Contrairement à ce que laisse sous-entendre la couverture disgracieuse qui ressemble à s’y méprendre à du Bragelonne SF mal photocopié, Axiomatique c’est de la science fiction, comprenez c’est tout sauf de la science fiction. Greg Egan s’interroge sur les fondements de la conscience humaine, prouvant s’il en était encore besoin, que la science fiction est avant tout une littérature d’idées, une littérature philosophique. Et après s’il y a encore des gros nases pour classer ça en hard-science, allez comprendre.

« Rien de tout cela n’a d’importance. Pourquoi m’intéresserais-je à ce qu’une civilisation de post-humains, de robots ou d’extraterrestres fera ou ne fera pas dans dix milliards d’années ? Qu’est-ce que toute cette merde grandiose a à voir avec moi ? »

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